Vous réalisez, pour le compte de l’aide aux victimes de beider Basel, ce que l’on appelle des « évaluations de sécurité des téléphones portables » à l’intention des victimes de violences conjugales et de harcèlement. En quoi consiste exactement votre intervention ?
Rachid Dahjaoui : Nous procédons à une analyse approfondie des personnes concernées afin d’identifier les risques liés à la sécurité numérique. L’objectif est de déterminer si leur appareil fait l’objet d’une surveillance, par exemple via ce que l’on appelle des « stalkerware », c’est-à-dire des applications de surveillance cachées, ou s’il existe d’autres vulnérabilités pouvant constituer une menace. À l’issue de cette évaluation, la personne concernée reçoit un plan d’action concret assorti de recommandations claires. De plus, les personnes concernées peuvent poser d’autres questions tout au long de l’évaluation.
Comment se déroule un tel examen ?
Rachid Dahjaoui : Dans un premier temps, nous expliquons à la personne concernée le déroulement et l’objectif de l’évaluation. Elle reçoit également un guide sur l’autodéfense numérique, contenant des conseils pratiques pour une utilisation sécurisée du smartphone, sur les mots de passe et les paramètres importants des applications de réseaux sociaux, notamment en ce qui concerne le partage de la localisation. Au cours de la deuxième phase, nous passons en revue ensemble un questionnaire que nous avons élaboré et qui nous permet d’examiner systématiquement tous les domaines de risque pertinents. Si nous relevons des éléments suspects, appelés « signaux d’alerte », nous approfondissons la question de manière ciblée afin d’évaluer la menace concrète. Dès le cours de l’entretien, nous définissons les contre-mesures appropriées.
Et ensuite, que va-t-il se passer ?
La troisième phase est d’ordre technique : nous analysons le trafic réseau du smartphone, c’est-à-dire les connexions que l’appareil établit en arrière-plan. Cela permet de déterminer si le téléphone envoie secrètement des données à des services suspects, comme ce serait le cas avec un logiciel de harcèlement. Pour ce faire, nous utilisons un appareil spécialement configuré auquel la personne concernée se connecte. À l’issue de l’évaluation, celle-ci reçoit un plan d’action détaillant tous les risques identifiés et les mesures recommandées.
Quelles sont les failles les plus courantes que vous ayez rencontrées ?
Rachid Dahjaoui : Le principal point faible, et de loin, est le manque de prudence dans la gestion de ses propres comptes et mots de passe. Les personnes concernées ont souvent partagé leurs identifiants avec leur partenaire ou lui ont demandé de créer leurs comptes. Il en résulte que le partenaire dispose d’un accès complet et, par conséquent, d’un contrôle total et de possibilités de surveillance. À cela s’ajoute le fait que le même mot de passe est souvent utilisé pour plusieurs comptes. Si l’un d’entre eux est divulgué, cela ouvre d’emblée plusieurs portes.
Francis Fink : Dans ce contexte, les personnes concernées ont souvent du mal à savoir quels sont leurs comptes et quel est leur niveau de sécurité. Lorsqu’elles apprennent ensuite que tous leurs comptes doivent être considérés comme menacés, voire compromis, cela représente pour elles un lourd fardeau.
La phase pilote est désormais terminée. Quelles expériences avez-vous pu en tirer ? Quel bilan intermédiaire en tirez-vous ?
Rachid Dahjaoui : Un constat important : à une exception près, nous n’avons trouvé aucun logiciel de harcèlement ni aucun logiciel espion sur les appareils. Cela ne signifie toutefois pas qu’il n’y a pas de surveillance – bien au contraire. Le risque ne provient généralement pas d’attaques techniques, mais du fait que les identifiants ont été partagés volontairement ou configurés par le ou la partenaire. Dans le jargon technique, on parle ici d’ingénierie sociale, c’est-à-dire de la manipulation ciblée des personnes afin d’obtenir des identifiants ou des informations. Autre constat : un questionnaire à lui seul ne suffit pas. Il faut disposer de connaissances approfondies en matière de cybersécurité pour pouvoir évaluer correctement le potentiel de risque réel.
Francis Fink : L’une des principales constatations que j’ai pu faire personnellement est que, dans les cas de violence domestique et psychologique, les auteurs étendent leur emprise sur les victimes à l’espace numérique. Cela signifie que les victimes, qui, avant les faits, faisaient preuve d’une insouciance similaire à celle de la majorité des gens en matière de sécurité de leurs comptes, doivent impérativement adapter leur dispositif de sécurité à cette situation de risque accru. Un tel changement ne se fait pas du jour au lendemain, et souvent, à ce stade, le risque potentiel est déjà très élevé. Nos cyber-évaluations constituent un point de départ pour mettre en place ce que nous appelons l’« hygiène numérique » et, le cas échéant, commencer à reprendre le contrôle de ses propres comptes et connexions.
Comment pouvez-vous vous assurer que les personnes concernées mettent en œuvre vos recommandations ?
Rachid Dahjaoui : Idéalement, il faudrait mettre en place une offre qui accompagne directement les personnes concernées dans la mise en œuvre des mesures. Il ne s’agit donc pas de les laisser seules face à une liste, mais de les soutenir étape par étape. Parallèlement, il est important de sensibiliser les personnes concernées : quelles sont les possibilités techniques ? Quels sont les risques concrets ? Et comment la personne aurait-elle pu se protéger ? Cette prise de conscience est essentielle pour que les recommandations soient effectivement mises en œuvre au quotidien, et ce sur le long terme.
Francis Fink : Pour l’instant, nous ne sommes malheureusement pas en mesure d’accompagner les personnes concernées après l’évaluation. Cela signifie que nous ne pouvons pas garantir qu’elles soient en mesure de mettre en œuvre nos recommandations de manière adéquate. À mon sens, il serait essentiel de retrouver la souveraineté numérique, c’est-à-dire un état dans lequel une personne peut décider et gérer de manière autonome le niveau d’accès qu’elle souhaite accorder à d’autres personnes et, le cas échéant, le leur retirer. Un élargissement de l’offre des services d’aide aux victimes vers des services de conseil, expliquant comment les personnes peuvent évoluer en toute sécurité dans l’espace numérique et comment elles pourraient mettre en œuvre les mesures que nous recommandons, viendrait sans aucun doute compléter nos efforts.
Vous avez pu présenter votre expérience aux centres d’aide aux victimes et vous animez, pour le compte de « tech against violence », une permanence hebdomadaire destinée aux professionnels. À quoi attribuez-vous ce vif intérêt pour votre travail ?
Rachid Dahjaoui : De nos jours, il est d’une facilité effrayante de surveiller d’autres personnes par voie numérique. Cela ne nécessite ni compétences en piratage informatique ni grandes connaissances techniques. En conséquence, la surveillance numérique est de plus en plus fréquente dans les relations marquées par la violence, et les centres d’aide sont de plus en plus souvent confrontés à cette problématique précise. Dans le même temps, ces structures manquent souvent du savoir-faire nécessaire pour évaluer correctement les risques. Un exemple concret : lorsqu’une personne concernée se réfugie dans un foyer d’accueil pour femmes ou jeunes filles et qu’elle porte sur elle un smartphone qui fait justement l’objet d’un suivi de localisation en temps réel, la sécurité de l’ensemble du foyer est menacée. C’est précisément là qu’interviennent les compétences spécialisées, et c’est exactement pour cette raison que notre travail suscite un tel intérêt.
Francis Fink : Les connaissances informatiques des collaborateurs des services spécialisés dans le domaine de la cybersécurité sont souvent insuffisantes pour leur permettre de réagir de manière adéquate aux menaces présentes dans l’espace numérique. La plupart de ces services en sont conscients, c’est pourquoi ils recourent activement à l’offre de « tech against violence ».
Quels conseils pourriez-vous nous donner à tous afin que nous soyons plus attentifs à la sécurité des données ?
Rachid Dahjaoui : Quatre règles de base simples qui font toute la différence : Premièrement : utilisez un mot de passe unique et fort pour chaque compte. Un gestionnaire de mots de passe vous aide à garder une vue d’ensemble. Deuxièmement : activez l’authentification à deux facteurs dès que possible. Cela signifie qu’en plus du mot de passe, une deuxième étape de validation est nécessaire, par exemple un code généré par une application. Même si quelqu’un connaît votre mot de passe, il ne pourra pas accéder seul à votre compte. Troisièmement : vérifiez régulièrement les autorisations de vos applications : quelle application a accès à votre localisation, à votre appareil photo ou à votre microphone ? Désactivez tout ce qui n’est pas absolument nécessaire. Quatrièmement : maintenez vos appareils à jour et installez les mises à jour. Et surtout : ne communiquez vos identifiants à personne, pas même à votre partenaire.
Francis Fink : Je partage l’avis de Rachid : une gestion sécurisée de ses propres comptes et mots de passe constitue la base de sa cybersécurité.
Comment savoir si la sécurité de notre téléphone portable présente un problème ? Et que devons-nous faire dans ce cas ?
Rachid Dahjaoui : Il existe plusieurs signes avant-coureurs typiques : la batterie se décharge remarquablement vite, alors que vous n’avez pratiquement pas utilisé votre téléphone. L’appareil photo ou le microphone s’active sans raison apparente. Vous recevez des e-mails concernant des réinitialisations de mot de passe que vous n’avez pas demandées. Ou encore, certains paramètres ne peuvent soudainement plus être modifiés et affichent des messages d’erreur. Ce ne sont là que quelques exemples, mais si vous remarquez ce genre de choses, vous devez y prêter attention. Dans ce cas, adressez-vous à un service spécialisé ou à un centre de conseil qui pourra vous aider à faire vérifier l’appareil.
Francis Fink : Il convient d’ajouter que le harcèlement obsessionnel constitue un délit depuis le 1er janvier 2026. Des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans peuvent être prononcées. Le harcèlement obsessionnel désigne une poursuite, un harcèlement ou une menace persistants qui restreignent fortement la capacité d’une personne à mener sa vie librement. La surveillance numérique en fait souvent partie.